“Du mythe de l’identité à l’identité du mythe”, par Claudia Poncioni

Essais et conférences, Français

 

Trois interventions de ce colloque portent intégralement, ou en partie, sur l’œuvre de Milton Hatoum, témoignage s’il en est, de l’intérêt qu’il suscite dans le paysage littéraire brésilien actuel. La richesse d’une œuvre comme Récit d’un certain Orient (traduction française deRelato de um certo Oriente) permet comme l’a montrée l’intervention de Michel Riaudel de mettre à la question non seulement les rapports entre parcours personnel et création littéraire,  les rapports entre temps passé et temps perdu, ou encore la place assignée au lecteur. On peut également exploiter cette richesse à l’instar d’ Ana Beatriz Barel pour déterminer en quoi ce livre est l’expression d’une littérature brésilienne contemporaine qui se conçoit comme synthèse de mémoire et d’écriture, de tradition et de modernité, d’histoire et de littérature.

 Ces aspects de Récit d’un certain Orient ne constitueront donc pas l’aspect central de ma communication. Je m’appliquerai, de mon côté, à traiter la question qui constitue, à mon sens, la thématique principale de l’œuvre : la construction identitaire par la littérature.

 Nous savons tous que la mémoire entretient avec l’œuvre littéraire une relation consubstantielle : le désir passionné de retrouver le temps perdu, l’irrésistible attachement aux fragments et aux symboles du passé dessinent la trame du paysage littéraire propre à chaque auteur, paysage qui, s’articulant autour d’objets, de situations, de personnages et de lieux en esquisse une géographie et une histoire mentale profondément singulières.

 Ainsi, il n’est pas surprenant que l’Amazonie natale de Milton Hatoum soit présente, à des degrés divers dans les trois romans d’ auteur qui se considère  “ Libano Brésilien de Manaus ” dans un pays où l’intégration des immigrés s’est faite sur la base d’une assimilation, sinon forcé toujours franchement encouragée.

 La tradition historique de la formation de la nation brésilienne est calquée sur les concepts de fusion et de dissolution des éléments allogènes dans un grand melting pot dont les élites voulaient éclaircir progressivement le contenu. D’autre part, le nationalisme des années 1930-40 – période de la jeunesse des parents de Hatoum – faisait de l’assimilation des immigrants, fussent-ils facilement assimilables comme les Portugais ou les Espagnols, moyennement assimilables comme les Italiens, difficilement assimilables comme les Allemands ou presque impossibles à assimiler comme les Japonais, une question qui relevait de la sécurité nationale.

Les tentatives d’affirmation d’une identité double[1], ont échoué face au rouleau compresseur de l’assimilation forcée, accélérée par la nationalisation des enseignements à partir des années 1938-1939.[2]

 D’autre part, à partir de 1939, la vague nationaliste a gagné la vie quotidienne des communautés étrangères par l’interdiction d’utiliser en public toute langue autre que la portugaise et ce même lors de cérémonies religieuses, le latin, mis à part, bien entendu.[3]

 Les Syrio-Libanais, arrivés au Brésil avec un laissez-passer ottoman, constituaient un contingent important estimé à quelque 100 mille individus, pendant les trois premières décennies du 20è siècle, en nombre équivalent avec les Autrichiens, les Russes ou les Polonais.

 De par leur présence disséminée sur le territoire brésilien, résultat d’une activité essentiellement commerciale qui passait souvent par le porte à porte, ces immigrés du Moyen Orient n’ont probablement pas subi les mêmes pressions que les Allemands ou les Japonais. Mais dans quelle mesure de petites communautés éparpillées ont-elles réussi à préserver leur identité ?

 Aujourd’hui, environ 7 millions les personne sont d’origine syrio-libanaise au Brésil, qui représente 4% de la population nationale. Toutefois il est rare que les Brésiliens identifient les ancêtres des Alkmin, Sayad, Simon, Nagle, Cury, Mattar, Klink ou Jabor, hommes politiques, journalistes, acteurs, sportifs ou metteurs en scène. Par ailleurs, leur présence est très importante au Congrès national et le sénateur Pedro Simon d’affirmer en 2000, à l’hébdomadaire Veja : Nossa representação na política chega a ser um exagero (notre représentation politique est presque exagérée), puisque 8% des sénateurs et députés fédéraux sont d’origine syrio-libanaise. Le gage d’une telle intégration fut-t-elle sans doute une sorte de dissolution de l’identité arabe.

 Dans un entretien accordé en 2001[4], Milton Hatoum affirme qu’au Brésil la communauté syrio-libanaise n’est pas isolée ou fermée. Il cite en exemple sa famille qui s’est ouverte aux mariages mixtes dès la deuxième génération.

 Tout porte donc à croire que la question identitaire n’est pas centrale au sein de cette communauté, pourtant c’est par la saga d’une famille arabo-amazonienne que Hatoum inaugure sa carrière d’écrivain. Son paysage littéraire est cet îlot oriental dans l’extrême occident, exotisme inversé dans le pays de l’exotisme[5]. C’est ainsi que critiques et lecteurs ont découvert, souvent surpris, cette autre Amazonie : point d’ aventuriers de la forêt, ni d’Indiens ou de seringueiros.

 Hatoum fait donc son entrée dans les lettres brésiliennes sous le signe de l’affirmation identitaire. C’est pourquoi, très souvent on lui pose la question :

 –          Jusqu’à quel point êtes-vous Brésilien ?

 À quoi il répond :

 –          Avant toute chose, la notion de patrie est en rapport avec la langue et aussi avec l’enfance. Ce qui est le plus marquant dans la vie d’un écrivain, est peut-être le paysage de son enfance et la langue qu’il parle.

–          Je me rappelle – à propos du dilemme : parler arabe ou parler portugais- que ma mère me disait que je devais parler portugais, car la langue est la patrie. La brésilianité est présente dans la langue, mais je ne sais pas jusqu’à quel point elle est présente dans un paysage brésilien : car je ne sais pas si l’on peut définir exactement un paysage brésilien pour quelqu’un qui est originaire d’Amazonie…

 C’est qu’il ne s’agit pas simplement de revendiquer son appartenance à la culture orientale, il s’agit d’intégrer dans le paysage culturel et littéraire brésilien une culture composite, nouvelle, périphérique d’une région périphérique d’un pays périphérique, sans aucune nostalgie d’un passé ancestral :

  … Il s’avère que dans mes romans, les immigrants se sont déjà adaptés au Brésil. Leur drame n’est pas le retour aux origines[6].

 Dans ses romans il ne s’agit donc plus de culture arabe à proprement parler:

 Oui, beaucoup de la culture arabe mélangée à la culture brésilienne d’Amazonie… Cette culture hybride, cette littérature hybride, littérature d’un pays qui est lui-même hybride[7].

 Cette affirmation nous intéresse particulièrement dans l’étude de la construction identitaire à l’œuvre dans Récit d’un certain orient car la notion d’identité peut être traitée sous deux points de vue principaux. En effet, l’identité n’est-elle pas d’abord : “ la qualité qui fait qu’une chose est la même chose qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une ”[8] ?

Regardons d’abord la question identitaire dans Récit d’un certain Orient sous ce prisme. Nous pouvons alors comprendre que Milton Hatoum cherche à souligner le caractère hybride de sa littérature, car il s’agit là de caractéristique générale de toute la littérature brésilienne. Du point de vue personnel, sa culture domestique hybride est aussi hybride que ne l’est la culture brésilienne. De ce point de vue, les orientaux d’Amazonie ne constituent qu’une des ethnies qui composent le paysage humain et culturel brésilien. Malgré la fragmentation, intrinsèque à toute mosaïque, ils sont un élément intrinsèque qui constitue un tout.

 –          … Et pour nous, nés en Amazonie, la notion d’une terre sans frontières est très présente… Parce qu’il s’agit d’un horizon très vaste où les langues portugaise et espagnole sont interpénétrées dans certaines régions, où les nations indigènes sont aussi bilingues, parfois polyglottes(des Indiens qui parlent tucano, espagnol, portugais…) On y trouve une grande mosaïque de grandes nations, de tribus dispersées ;… l’une de ces petites tribus dispersées est celle des orientaux ; celles des immigrés qui sont arrivés au début du siècle[9] et qui ont participé à la vie économique de la région[10].

 De façon totalement opposée aux origines de la question identitaire en Europe, ici le principe de similitude de sa communauté d’origine avec la communauté nationale est basé sur le partage d’une hybridité commune. Hybridité dont la structure narrative de Récit d’un certain orient est le reflet. Rien d’extraordinaire alors à constater que le roman reprend les principales caractéristiques de la littérature arabe traditionnelle ; d’où aussi la place de choix accordée à l’oralité et par conséquent à la mémoire. C’est pourquoi Hatoum fait des Mille et une nuits le paradigme formel de l’œuvre.

 La narration prend forme par l’assemblage que fait la narratrice principales de nombreux récits réunis à partir de la transcription de conversations, annotées ou enregistrées, au cours desquelles les nombreux narrateurs secondaires font appel à leurs souvenirs pour l’aider à  reconstituer son passé à travers celui de sa famille d’adoption, l’histoire de la famille de la matriarche libanaise Emilie. C’est cet ensemble d’histoires que la narratrice principale livre au lecteur, longue lettre adressée à son frère demeurant à Barcelone, à la structure fragmentée tant par la multiplicité des voix narratives que par les permanentes ruptures temporelles.

 L’hybridité, que Hatoum appelle de ses vœux, nous la retrouvons dans la propre structure de l’œuvre. S’agit-il d’un roman épistolaire, d’un journal intime, d’un carnet de bord, d’un recueil d’histoires de vie,  de mémoires ou d’un reportage ? Une langue portugaise hautement poétique, truffée de mots à l’étymologie arabe, fait office de liant entre tous les éléments de cet assemblage littéraire.

 Il en résulte une œuvre rédemptrice, prométhéenne. Il donne la voix à ceux qui n’y avaient pas accès puisqu’ils maîtrisaient mal, pour la plupart, la langue nationale. C’est ainsi que le livre introduit dans le monde des mots, par la littérature, ce certain orient amazonien, monde disparu, ou en voie de disparition, qui émerge des eaux noires de l’oubli.

 “ Quantas vezes recomecei a ordenação de episódios, e quantas vezes me surpreendi ao esbarrar no mesmo início, ou no vaivém vertiginoso de capítulos entrelaçados, formados de páginas e páginas numeradas de forma caótica. Também me deparei com outro problema : como transcrever a fala engrolada de uns e o sotaque de outros ? Tantas confidências de várias pessoas em tão poucos dias ressoavam como um coral de vozes dispersas. Restava então recorrer à minha própria voz, que planaria como um pássaro gigantesco e frágil sobre as outras vozes. 

 Revenons maintenant sur l’autre point de vue sous lequel peut être traitée la question de l’identité chez Hatoum. Parmi les 5 acceptions que le Littré donne du mot “ identité ”, la dernière a particulièrement retenu notre attention, dans la mesure où elle véhicule un sens diamétralement opposé au premier, qui renvoyait, rappelons-le à la notion de “ mêmeté ”.

 Nous pouvons ainsi lire que l’ identité c’est également la “ Conscience qu’une personne a d’elle-mêm ”e. Nous sommes donc devant une notion de singularité, d’une singularité dont la mémoire est indissociable, comme le rappelait déjà Voltaire qui écrivait que :

 –          C’est la mémoire qui fait votre identité ; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme ?[11]

Pour Milton Hatoum, cette singularité vient, bien évidemment, de ses origines orientales, retravaillées par l’écriture romanesque. Il énonce ce projet dans une communication présentée au début de sa carrière d’écrivain, en 1993.

–          Le Nord[12], après l’errance et l’exil, est moins une géographie qu’un lieu que l’on quête. C’est un lieu qui n’existe plus, ou un lieu utopique qui ne demeure que dans la mémoire. Autrement dit : la tentative d’un retour au pays natal ne devient possible qu’à travers le langage : instance poétique du souvenir qui commémore[13]… Le souvenir, comme l’affirme le philosophe Benedito Nunes, crée la proximité avec les choses et les rappelle à la présence, tout en les dévoilant dans le langage[14]. Voici ce qui est pour moi le voyage le plus fécond : le mouvement de la parole poétique vers l’origine.

 Une épigraphe ouvre le Récit d’un certain Orient, elle est tirée d’un poème de W.H.Auden,

 Shall memory restore

The steps and the shore,

The face and the meeting place

 Ce qui en français peut être traduit par:

 Puisse la mémoire restituer

Les traces de pas sur le rivage

Le visage et le lieu de rencontre

 Nous retrouvons dans le choix de cette épigraphe, la volonté d’ouvrir le récit par le pouvoir évocatoire de la mémoire et ce faisant par l’affirmation de la place qu’elle occupe dans l’économie du récit. Remarquons aussi la mise en valeur de la notion de mouvement vers l’origine, car the steps and the shore nous renvoient à la marche (the steps) et au voyage (the shore), le rivage que l’on retrouve après une traversée maritime ou fluviale.

 Si le “ drame des enfants ou petits-enfants de Libanais ou de Syriens du Brésil, n’est pas le retour aux origines ”, comme Hatoum l’a affirmé en 2005, il reste que pour l’auteur il s’agissait dans l’extrait que je viens de citer, de faire en sorte que la littérature ouvre la voie à un retour aux origines. Retour que la narratrice principale effectue en revenant dans le Manaus de son enfance pour tenter de combler, parmi les lacunes de son passé, le mystère de sa filiation.

 C’est pourquoi j’estime que cette œuvre, truffée de glissements autobiographiques, permet d’affirmer l’appartenance de cette “ tribu des orientaux d’Amazonie ” à laquelle l’auteur appartient, à la grande et non moins hybride nation brésilienne.

 Rappelons néanmoins que, dans le roman, cette appartenance est nuancée. Certains passages de l’œuvre laissent voir l’isolement social dans lequel se trouvait la famille d’Emilie. Son cercle de relations était exclusivement composé d’immigrés arabes, portugais, juifs d’Afrique du Nord ; sans oublier l’allemand Dorner. Les seuls natifs qui fréquentaient le monde du certain orient, étaient des serviteurs. Le seul Brésilien aisé, à y pénétrer, était leur médecin.

 En réalité, la maison d’Emilie, vrai microcosme de la colonie arabe d’Amazonie, se trouve isolée dans une ville isolée puisque encerclée par la forêt et par l’eau. Les nombreux bras du Rio Negro, qui traversent Manaus et qui présents dans le récit, renforcent l’idée que les actions se déroulent sur une île[15] et non pas sur la terre ferme. Par ailleurs, le thème du voyage est  très présent dans les diverses narrations qui composent le récit.

 Des méandres d’une structure narrative complexe, à l’image du réseau fluvial qui irrigue la ville de Manaus, se détache un autre prisme de lecture, qui conforte la définition d’identité en tant que “ singularité ”. Il ne s’agit plus tant de chercher l’identité par la similitude, que de la la construire à partir de ce fait l’unicité de chaque individu.

 Lorsque Michèle Petit étudie l’importance de la littérature dans la formation de la personnalité des jeunes d’aujourd’hui, elle souligne comment une œuvre littéraire peut :

 renvoyer l’echo de ce qui était indicible éclairant une part de soi jusque-là obscure, à la façon de “  l’insight ” pyschanalytique[16]

Dans Récit d’un certain orient, plusieurs métaphores et allégories récurrentes corroborent une telle lecture de l’œuvre. Elles se réfèrent souvent à la culture  arabe ; ainsi en va-t-il des nombreux miroirs, présents à l’intérieur des maisons ou sur les eaux des rivières : “ o espelho d’água que banha Manaus ” [17]” ou encore des “ rios de superfície tão vasta que parecem um espelho infinito ”. Certes elles rappellent que les miroirs introduits par les Vénitiens en Occident proviennent d’Orient mais leur présence sert davantage à souligner qu’ils peuvent jouer un rôle didactique pour l’auto connaissance. Aussi n’est-il pas anodin que dans le roman, le miroir de la Hasselblad de Dorner dévoile les âmes de ceux qu’il photographie.

La structure narrative constituée à la manière du tissage d’un tapis oriental rappelle que, dans la tradition islamique, le métier à tisser symbolise la structure et le mouvement de l’univers. Le tissage est création, gestation et au moment où la tisserande finit son ouvrage et coupe les fils qui le relient au métier à tisser, elle prononce la formule de la sage-femme qui coupe le cordon ombilical.

Car c’est bien de la renaissance de la narratrice principale qu’il s’agit. Que savons nous d’elle ? sinon que ses origines et son passé sont obscurs ? Quelques informations nous parviennent : on apprend au fil du texte quelle s’en revient  à Manaus après vingt années absence, qu’elle a quitté l’hôpital psychiatrique depuis peu et que dans sa jeunesse, alors qu’elle jouait du piano, son morceau préféré était “ La jeune-fille et la Mort ” de Schubert.

Pour Hatoum “ le voyage le plus fécond est le mouvement de la parole poétique vers l’origine ”. Dans Récit d’un certain orient il met en scène une narratrice qui revient à sa ville natale, qui survit à la maladie et à la mort sociale mais aussi morale que représente un internement psychiatrique. Elle bâtit – grâce à la mémoire- un récit qui est musique :

–                  Assim, os depoimentos gravados, os incidentes, e tudo o que era audível e visível passou a ser norteado por uma única voz, que se debatia entre a hesitação e os murmúrios do passado (…) para te revelar (numa carta que seria a compilação abreviada de uma vida) que Emilie se foi para sempre, comecei a imaginar com os olhos da memória as passagens da infância, as cantigas, os convívios, a fala dos outros, a nossa gargalhada ao escutar o idioma híbrido que Emilie inventava todos os dias.

–          Era como se eu tentasse sussurrar no teu ouvido a melodia de uma canção seqüestrada, e que, pouco a pouco, notas esparsas e frases sincopadas moldavam e modulavam a melodia perdida.

Tous ces éléments convergent vers thème de la création poétique qui dans ce texte n’est pas tant caché qu’il est enfoui. Or, le thème de la création poétique est, dans toute la littérature occidentale, le mythe d’Orphée.

Au surplus l’origine et l’identité obscures de la narratrice principale nous renvoient à une origine mythique. Milton Hatoum lui-même, confirmait,à demi mots[18], sa volonté de ne pas lever le voile sur la filiation de la destinatrice de cette longue lettre.

Nous pouvons également identifier dans le roman les trois mythomes principaux qui constituent le parcours mythique du héros grec : “ Orphée et Eurydice ”, “ Orphée et les Ménades ”, “ la tête d’Orphée et les rituels orphiques ”. 

Orphée et Eurydice

Le fait que la narratrice principale soit une femme peut, dans un premier temps empêcher un quelconque rapprochement avec le mythome d’Orphée et d’Eurydice. Toutefois, ce n’est pas son épouse morte que la narratrice-Orphée va chercher ; c’est bien ce qu’elle a perdu, la mémoire de son enfance, l’histoire de ses origines, ce dont la grand-mère Emilie-Mnémosyne est dépositaire, qu’elle veut retrouver, même si la voie du retour vers le passé est douloureuse :

 Na fala da mulher que permanecera diante de mim, havia uma parte da vida passada, um inferno de lembranças, um mundo paralisado à espera de movimento[19].

 De tanto me enfronhar na realidade, fui parar onde tu sabes : entre as quatro muralhas do inferno.[20]

 Si la traversée, le passage d’un monde à un autre est, nous l’avons vu, clairement annoncée dès l’épigraphe, elle est également représentée par une allégorie récurrente, celle de la pirogue[21]

 Orphée est symboliquement celui qui a réussi la traversée d’un monde vers l’autre, sans perdre la mémoire, celui qui réussit le passage du monde des ténèbres, de la folie, de l’oubli, vers celui des vivants, du souvenir :

 … as loucas evocando lembranças em voz alta, para que o passado não morresse, e a origem de tudo (de uma vida, de um lugar, de um tempo) fosse resgatada [22]

 Par ailleurs, la reprise de contact avec la ville de son enfance, se fait par la traversée erratique du quartier interdit de son enfance, d’un labyrinthe de ruelles et de bras de fleuves où la déchéance physique et morale des habitants n’est pas sans rappeler les profondeurs infernales:

 Atravessei a ponte metálica sobre o igarapé, e penetrei nas ruelas de um bairro desconhecido. Um cheiro acre e muito forte surgiu com as cores espalhafatosas das fachadas de madeira. (…) procurava caminhar sem rumo, não havia ruas paralelas, o traçado era uma geometria confusa, e o rio, sempre o rio, era o ponto de referência (…) após ter cruzado o bairro, seguindo uma trajetória tortuosa, decidi retornar ao centro da cidade… queria atravessar o igarapé dentro de uma canoa, ver de longe Manaus emergir do Negro… De olhos abertos, só então me dei conta dos quase vinte anos passados longe daqui[23].

 Cette re naissance de la narratrice principale – Orphée ( “  a vida começa verdadeiramente com a memória[24]) devient possible lorsqu’elle effectue un retour sur son passé, déjà esquissé lors des séances de psychanalyse à l’hôpital psychiatrique. La Mort que représente l’Oubli est terrassée comme nous invite à le croire la référence à Schubert : “ La jeune fille et la mort ”[25].

 Ainsi la narratrice principale-Orphée se livre-t-elle successivement à la catabase en plongeant dans les profondeurs de son passé et à l’anabase en remontant vers le présent. En retraçant l’histoire de sa vie, en démontrant par là même que connaître c’est avant tout co naître ou “ naître avec ”, comme le disait Claudel, cette femme renaît à la vie, récupère la raison. Orphée poète et chanteur hors pair, envoûtait  la grâce de son chant tout ce qui l’entourait ; la narratrice principale acquiert en partie ce don. Le livre que le lecteur tient entre ses mains en est la preuve.

 Orphée et les Ménades

 La fragmentation de la personnalité de la narratrice principale peut être assimilée au “ sparagmos ” que les Ménades infligent à Orphée. D’autre part la fragmentation se trouve cristallisée dans la propre structure du récit. Le “ sparagmos ” se retrouve aussi dans la fragmentation temporelle- d’une part le temps de l’écriture, d’autre part le temps d’un court séjour à Manaus, puis l’infinitude des temps des divers récits. Tout comme dans la fragmentation des genres et des voix narratives.

 C’est en ce lieu symbolique qu’est l’hôpital psychiatrique que la narratrice commence à proprement parler, à envisager la question de son identité :

 O desenho acabado não representa nada, mas quem o observa com atenção pode associá-lo vagamente a um rosto informe. Sim, um rosto informe e estilhaçado, talvez uma busca impossível neste desejo de viajar a Manaus depois de uma longa ausência[26].

 Ne peut-on y voir une ekphrasis poétique [27]qui agit sur le point de vue du lecteur sitôt qu’il en fait l’expérience, puisque tout en voyant le dessin il voit aussi la narratrice principale qui contemple ce même dessin et y retrouve enfin son propre visage ?[28]

 Le lecteur s’aperçoit alors que l’œuvre qu’il tient entre ses mains plus que la réunion des nombreux récits est le résultat de la recomposition d’une fragmentation, de l’assemblage de lambeaux de vie.

 La tête d’Orphée et les rituels orphiques

 Plusieurs éléments renvoient à la symbolique de la “ tête orphique ” : La petite muette, Soraya Ângela la tête déchiquetée par un accident. Bien longtemps plus tard, la tête de sa poupée est lancée contre les pendules de l’horloge, faisant ainsi sonner le gong qui suspend le temps et marque le début de la saison des souvenirs.

 Emilie, la matriarche détentrice des secrets et de la mémoire du clan, meurt la tête fêlée. La maladie dont souffre la narratrice principale est mentale. Rappelons au passage, que folie et délire, sont intimement liées au mythe de Dionysos dont Orphée était le dévot et avec lequel il se confond parfois.

 Des traces des trois principaux mythomes d’Orphée que nous avons retrouvées dans Récit d’un certain Orient permettent de reposer sous l’angle de la singularité la question identitaire dans ce roman. Car Orphée, comme le dit si bien Eva  Kushner, nous parle de l’élan qui nous porte à nous projeter en des fictions nous rendant intelligibles à nous-mêmes.

 Il ne faudrait toutefois pas que l’on oublie que ce même mythe “ fournit à l’écrivain un prédécesseur de marque ” [29] , car si c’est bien de construction identitaire qu’il s’agit, de celle de la narratrice principale, de celle du lecteur qui voit le reflet de son visage sur le dessin recomposé, c’est aussi et pourquoi pas aussi, de celle de l’auteur qui ressent le besoin impérieux d’affirmer son identité, sa singularité au moyen de l’écriture. Julien Gracq définissait ce rapport intime en ces termes :

 La littérature va du moi confus et aphasique au moi informé par l’intermédiaire des mots, rien de plus. Le public n’est admis à cet acte d’autosatisfaction qu’au titre de voyeur[30].

 La dualité de sens du mot “ identité ” est donc présente dans la construction identitaire par la littérature dans Récit d’un certain Orient. L’un des sens doit-il primer sur l’autre ? Il s’agit là d’une aporie, puisque la  question identitaire se pose tant pour les collectivités que pour les individus. Milton Hatoum a retenu la leçon des Lumières :

 Le principe de l’individualité fait de chacun de nous un être unique, absolument singulier et irremplaçable. L’individu n’est pas l’opposé de la société, mais son complément immédiat et nécessaire[31].

 De sorte que si la mémoire collective est étroitement associée à l’identité collective, la mémoire individuelle se situe comme le vecteur de l’identité du moi. C’est pourquoi la mémoire est l’un des grands thèmes de la culture occidentale. Comme l’a expliqué Jean-Pierre Vernant :

 –          La mémoire représente la conquête progressive par l’homme de son passé individuel, comme l’histoire constitue pour le groupe social la conquête de son passé collectif … La mémoire est une fonction très élaborée qui touche à de grandes catégories psychologiques, comme le temps et le moi.

 Finalement, lorsque le lecteur arrive aux guillemets qui closent le récit, il cherche à trouver où elles ont été ouvertes et constate alors que ce sont elles qui l’ouvrent. Il arrive ainsi au bout de sa lecture par un mouvement circulaire, comme l’est le temps des mythes. La thématique charnière de Récit d’un certain orient, dépasse en effet la question identitaire, elle porte sur l’essence de la création littéraire, sur l’art poétique. Cette œuvre est la réponse de Hatoum à la question que se posent tous les écrivains contemporains:  que peut la littérature ?  

 ———–

[1] , comme celle d’une identité teuto-brésilienne.

[2] En effet, parmi d’autres mesure adoptées par l’Estado Novo, certaines disciplines devenaient obligatoires parmi lesquelles, l’histoire et la géographie du Brésil, l’éducation morale et civique. Il est bien entendu que la seule langue admise dans tous les établissements était la langue portugaise, toute langue étrangère pouvant seulement être enseignée à les élèves majeurs de 14 ans.

[3] Ces mesures s’adressaient tout d’abord aux communautés d’origine allemande infiltrées par l’idéologie nazie, puis aux colonies japonaises, italiennes ou polonaises À ce sujet voir l’étude de Giralda Seyferth, “ Os imigrantes e a campanha de nacionalização do Estado Novo ”. in: Repensando o “ Estado Novo ”,/ Dulce Pandolfi, organizadora. Rio de Janeiro, Ed. FGV, 1999, pp. 199-228.

[4] www.hottopos.com/collatio 6 – Univ. Autónoma de Madrid – Univ. de São Paulo- 2001

[5] La même thématique est reprise dans son deuxième roman, Deux frères (Dois irmãos).

[6] entrevista a Francisco Viegas (Portugal)

[7] Sim, muito da cultura árabe misturada com a cultura brasileira da Amazônia … Essa cultura híbrida, que é a literatura de um país também híbrido. Id.ibid.

[8] Littré, Dictionnaire de la langue française, T.3, Versailles, 1994, p. 3083

[9] Au début du 20ème siècle, minha nota.

[10] www.hottopos.com/collatio 6 – Univ. Autónoma de Madrid – Univ. de São Paulo- 2001

[11] Voltaire, Loi naturelle, note N, cité par le Dictionnaire Littré de la langue française, op. cit.  3084

[12] L’Amazonie est située dans la région nord du Brésil.

[13] Benedito Nunes, Passagem para o poético. Filosofia e Poesia em Heidegger, São Paulo, Ática, 1992, 2ème éd. p.275

[14] Id.Ibid. p. 275

[15] Sauf, bien entendu, lorsque la narration se situe dans “ une grande ville du sud ”.

[16]

[17] p.64

[18] Conversation téléphonique de mars 2004.

[19] RCO, p.11

[20] RCO p.135

[21] RCO p. 10 , reprise p. 124

[22] RCO p. 160

[23] RCO pp. 123/124

[24] RCO p.22

[25] RCO p.133

[26] ‘’ p. 163

[27] “ Lorsque l’image passe du mode spatial qui lui est traditionnellement attribué, au mode temporel, c’est à une véritable discursivité de l’image que le lecteur assiste, à une image-récit, in L’œil du texte- texte et image dans la littérature de langue anglaise, Toulouse, Presses Universitaire du Mirail, 1998,p.170, cité par Maria Graciete Besse “ Viagem a Portugal de José Saramago : une poétique du regard ” in : ?

[28]

[29] Les religiologiques , chercher

[30] [30] En lisant et en écrivant . p. 159

[31] Márcio Acselrad, minha tradução. Especulações a respeito da noção de minoria

Claudia Poncioni – Université Paris-Nanterre

Rennes,  novembre 2006 – Version imprimée

Texto enviado ao NP Comunicação e Cultura das Minorias do XXVII Congresso da Intercom

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